27.06.2017
Le carnet de voyage d'un chanteur public au Kurdistan
2012-11-30 21:27:53
Yazdir

L’ActuKurde vous propose le carnet de voyage d’Elie Guillou, chanteur public, qui a témoigné de la vie quotidienne des kurdes à Diyarbakir, capitale du Kurdistan de Turquie, en compagnie des deux photgraphes de l'association des amitiés Kurdes de Bretagne (AKB) Gaël Le Ny et François Legeait. Ces récits de voyage écrits en octobre et en novembre font découvrir la musique traditionnelle, l’histoire, et la répression quotidienne…

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Donnée par le soleil

Chez nous, il y a la paix dans les yeux, souvent la joie. Si commune qu’on ne remarque que son absence. Un enfant dans un foyer, un clochard dans la rue. Même dans le regard du vieux chômeur tremble encore une étincelle, même ténue. Est-ce la joie d’un voisin qui s’invite chez celui qui en manque ? Ici, le malheur est le même pour tous. Comme la neige recouvre le pays, il se dépose dans les regards et les recouvre d’un aplat terne. Flocon après flocon. Il s’infiltre dans les discussions au café, dans les chants, le programme de la semaine, les affiches, les photos sur le mur de la voisine, vos propres photos. Une telle présence est difficile à remarquer. On se dit que c’est le regard du peuple puisque les vieillards le transmettent aux nouveau-nés. On se fait une idée romantique de la mélancolie moyen-orientale. On se trompe.

La preuve est apparue, discrète et éclatante, dans l’œil brillant d’une jeune fille. Ses parents l’ont appelée Rojda : « donnée par le soleil » et la vie l’a prise au mot. Dans un restaurant surplombant le Tigre, elle chantait des chansons Kurdes accompagnée par cinq adolescents de son âge. Les chants étaient tous militants, mélancoliques ou révoltés, son regard ne l’était pas. Il avait la clarté des jours de paix, comme si les trente dernières années s’étaient écartées en silence pour la laisser passer. Il m’a fallu cette blancheur pour mesurer enfin la noirceur environnante. Par la suite, j’ai espéré retrouver cet éclat dans d’autres regards. Rien. Des gens qui se révoltent, des gens qui créent, des gens qui se soutiennent, qui vous tirent par la manche pour vous raconter leur histoire. Mais pas d’insouciance. De quoi donner encore plus de valeur à ce grain, ce gramme de bien-être dans le regard d’une jeune fille. Qui résiste. Qui est au-delà de la résistance. Qui est. Une beauté n’arrive jamais seule, elle porte en elle les beautés à venir. C’est une rivière dans la plaine. C’est une femme au bord du Tigre.

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La maison des Dengbejs – le chant mêlé

Aujourd’hui, en vous levant, vous sentez la ronde des thés, des chaises et du soleil comme faisant un peu partie de vous. Vous vous rendez à la maison des Dengbejs à 9h et tout se passe comme prévu. Bientôt, il est midi. Vous êtes calme. Le cercle est fermé, il est à la fois la fin et le commencement, les braises sont chaudes. Vous êtes à l’unisson. Un Dengbej se met alors à chanter, bientôt relayé par un plus jeune, puis un plus grand, un silence…

Le déroulement de l’après-midi est exactement celui que vous imaginiez, la réalité en plus. Ils chantent l’un après l’autre, sans règle apparente. Les taqlis, ces petits chapelets qui rythment le quotidien, rythment aussi les chants et se balancent sans répit entre leurs doigts. Chaque chanteur se distingue par un style très particulier. L’esthétique est toujours la même mais chacun est libre d’y apporter ses ornementations, son débit, ses ruptures. D’ailleurs, hormis quelques fins de phrases marmonnées en chœur par tout le monde, c’est la personnalité unique de chacun qui frappe en premier lieu ; c’est un individu au service d’une parole collective. Toutefois, si le respect du chanteur est évident, il n’est pas absolu, et la vie est la première invitée au banquet des paroles. On peut se lever au milieu d’un chant pour se laver les mains, siroter son thé bruyamment ou répondre au téléphone. Le chanteur lui même, entendant son téléphone sonner, peut le sortir de son veston, décrocher et intégrer la conversation à son chant. Il passe ensuite l’appareil à son voisin et reprend l’histoire qu’il était en train de brûler. On a le droit de faire une pause pour cracher, on a le droit de chanter faux… les déchets n’existent pas. Histoires d’amour, chroniques anciennes ou improvisations autour de l’actualité, tout se mêle. Parfois, des spectateurs passent la porte cloutée pour venir écouter ces sages aux mélodies puissantes et monotones. On peut voir trois jeunes cadres dynamiques en costume noirs écouter pensivement quelques chapitres et s’en aller sans un mot. Dans l’ensemble, il n’y a pas la foule. Les Dengbejs chantent entre eux et se chargent de faire circuler cette matière le plus rondement possible afin qu’elle garde la force nécessaire pour passer le cap de la prochaine décennie sans la moindre perte. Ils ont intégré l’internet 2.0 et bien d’autres révolutions auparavant, il n’y a pas de souci à se faire pour eux. L’attachement vital que les Kurdes portent à leur histoire se charge de fournir de nouveaux volontaires à ce petit cercle. Si le plus vieux d’entre eux s’éteint, le plus jeune, un quinquagénaire frais comme un garçon, aura eu le temps d’apprendre les histoires. Pendant ce temps, quelque part dans la banlieue de Diyarbakir, un quadragénaire doit sentir sa gorge le démanger. Il viendra bientôt prendre une place laissée vide. Et les chants de continuer à brûler.

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La maison des Dengbejs – le soleil

Avant tout, il faut prendre le temps. Aujourd’hui la maison des dengbejs est ouverte, mais si les chants qui se partagent ici ont été préservés depuis les temps glorieux de la Mésopotamie, il y a quelques milliers d’années, ça n’est pas pour les balancer à peine le thé servi. En Anatolie, on ne parle d’ailleurs pas de chanter mais de brûler un chant, il faut donc procéder avec méthode et amasser un tas de braises suffisamment épais avant de s’y mettre. Le lieu, un vaste patio entouré de murs de pierres noires, est entièrement consacré à ces vieux chanteurs qui viennent ici pour y brûler le passé et le présent en buvant du thé. Le futur, c’est la peau de leurs arrières-petits-enfants. L’entrée est libre, vous n’avez qu’à vous asseoir et attendre. Il est 9h, il n’y a personne ; l’angoisse d’un nouveau rendez-vous manqué vous étreint mais Hosanna, un premier dengbej arrive. C’est un petit jeune, environ 50 ans, qui a passé un costume trois-pièces pour l’occasion. On boit un thé, la discussion commence. Vous ne parlez pas Kurde, ça n’est pas grave, il se charge de la conversation. Il est bientôt rejoint par son aîné, un barbu au regard perçant qui porte des habits traditionnels, un turban et un pantalon large à l’entrejambe pendante. On boit un autre thé en parlant des origines de certains mots français. Agressif viendrait du Kurde Ager, le feu. On vous explique le trajets des langues depuis la Mésopotamie jusqu’à Rome via Athènes avec des morceaux de sucres qui finiront bientôt dissous par la chaleur du 4eme thé que l’on vous apporte. Il est 10h et on se rend compte que le soleil a tourné. On déplace les chaises, la table et le sucre à l’autre coin du patio afin de le rattraper. Ça chauffe lentement. Un autre dengbej s’assoit, les cheveux teints et la cravate soignée. La conversation continue, vous avez l’impression de parler un Kurde courant mais ça n’est que la pédagogie de votre interlocuteur qui vous élève. La vapeur monte à mesure que votre brouillard se dissipe. D’autres dengbejs arrivent, le cercle s’élargit, on vous sert un thé pendant que le soleil tourne. On déplace les chaises et on se remet à papoter. On papote, on vous sert un thé et le soleil tourne, on déplace les chaises pendant que d’autres dengbejs arrivent et on vous sert un thé. Il est  midi. La théine et le sucre font bouillir votre ventre. Autour de vous, personne ne montre la moindre trace d’excitation et vous comprenez qu’il va falloir boire encore quelque thés avant que l’on ne brûle le moindre chant. Votre jeunesse vous éclate à la figure. Vous vous sentez un peu mal avec tout ce sucre qui épaissit votre sang et ce thé qui lui fait faire des bonds alors vous allez vous étendre sur une natte dans la petite pièce sombre. Vous palpitez tant et tant que votre tête s’épuise. Lorsqu’on vous réveille il fait nuit et tout le monde est parti. Le soleil tourne et ici, c’est lui qui décide…

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La mémoire et la jeunesse

Quand on se lance dans la collecte de chants traditionnels, on a des images romantiques plein la tête. On s’imagine marcher dans la montagne pendant des heures, arrivant moulu à la tombée du jour sur le pas d’une hutte habitée par un vieil homme. Dans l’idéal, il aura une longue barbe et la voix chevrotante. Dans l’idéal, il aura beaucoup souffert durant sa vie et son chant, brisé mais puissant, portera les traces de sa courageuse lutte contre les intempéries, l’oppression et les trous de mémoires. Bref, quand on se lance dans pareille entreprise, on aimerait être Alan Lomax dans le delta du Mississippi. Seulement, la vie a ceci d’amusant qu’elle s’emploie à démonter méthodiquement toutes les idées figées dans votre tête, aussi frisée soit-elle. Ma première collecte de chant traditionnel s’est donc faite auprès d’un adolescent, en milieu de matinée, dans la loge du gardien des HLM de Kayapinar.

La voix d’Abdullah n’était pas chevrotante mais pleine, son chant court mais ancestral. Intitulé « Piraz Be », il raconte le mythe fondateur du peuple Kurde : le roi Zohac avait deux serpents sur les épaules. Tous les matins, il faisait sacrifier deux enfants dont il utilisait les cervelles pour nourrir les reptiles. Ses sujets, bientôt lassés de se reproduire à perte, se mirent à remplacer une cervelle sur deux par une cervelle de mouton. Chaque jour, l’enfant sauvé allait se cacher dans la montagne, bientôt rejoint par d’autres miraculés. Peu à peu, la bande d’enfants fut assez nombreuse pour qu’on l’appelât un peuple, c’était le peuple kurde. Tout est déjà là, le pouvoir central et la montagne comme maquis. L’histoire pourrait en rester là mais la vie a ceci d’amusant qu’elle plante dans chaque règne le germe de son déclin. Le jour du printemps (Newroz), Kawa le forgeron en eut assez de sacrifier ses enfants. Il se mit donc en route, s’infiltra par la ruse dans l’enceinte du château et tua le roi Zohac. C’est en souvenir de cette issue heureuse que chaque année, à l’arrivée du printemps, les Kurdes célèbrent la victoire de l’opprimé contre l’oppresseur.

Et chaque automne, ils sont déçus. Autour de moi, tout indique que  je suis arrivé en plein automne. Dans les branches nues et les regards râpés, la chaleur des jours de paix est recouverte d’une couche de gel. Chaque déclin porte-t-il en lui le germe de son renouveau ? Depuis leur absence, de nombreux peuples oubliés émettent des doutes. Pour l’heure,  le chant d’Abdullah porte le printemps qui manque aux siens. Sa voix et sa moustache sont pleines de promesses. Demain, la mémoire viendra de la jeunesse.

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Ibrahim et le lézard

L’ambiance qui règne ici est celle dont j’ai toujours rêvé. Dans un coin, un homme répare un violon sous les yeux de son fils, dans un autre, trois adolescentes fredonnent une vieille chanson apprise la veille, de temps en temps, un vieux dengbej se met à chanter. Sa voix est claire et puissante. Les phrases sont courtes. Elles sont les majuscules de cette poésie feutrée que les musiciens du lieu connaissent par cœur. Les silences sont remplis. Comme dans un poème, ce qui se tait nous relie. Nous sommes au Mesopotamia Kultür Merkesi, le centre culturel dédié à la musique traditionnelle kurde. Mamoste Macir Murat s’assoit près de moi. Il ne dit pas grand chose : un peu politique, une chanson et une petite histoire. Son regard est une mer démontée. Chacun de ses mots vous emporte : « Le prophète Ibrahim allait être jeté au feu lorsqu’un lézard s’avança vers le brasier avec une goutte d’eau dans la bouche. Les bourreaux lui demandèrent :

- Que fais-tu là, petit lézard ?

- Je viens sauver Ibrahim.

- Tu penses pouvoir éteindre le feu avec une seule goutte d’eau ?

- Je sais que cette goutte ne suffira pas, répondit-il, mais j’aurai montré mon camp. »

Par cette histoire, Murat m’invite à ne pas perdre trop de temps dans les couloirs de la neutralité. Je comprends son urgence mais je suis là depuis peu. Avant de faire le lézard, je dois éprouver par moi-même l’injustice qui lui est si familière. C’est une position presque obscène. Pendant que nous parlons, des centaines de prisonniers coulent doucement vers la mort. Murat sort de 3 ans de prison pour avoir chanté en Kurde et risque d’y retourner bientôt. Pourtant, la justesse est la seule arme que je possède et c’est une arme fragile. Un mot de trop et tout s’effondre. Dans mon pays, les chansons perdent leur éclat à force de chercher audience. Les informations sont emballées comme un divertissement et une grève de la faim n’est rien qu’une lassante rediffusion. C’est pour ces raisons que je suis venu ici, pour retrouver un souffle. Il commence à chanter. Ses yeux sont sans fond.

Je n’ai pas réussi, je n’ai pas réussi

il n’y a rien à faire

je n’arrive pas à éprouver la joie

il y a eu du vent, la poussière s’est levée

elle a recouvert tout l’amour de mon cœur

tant de peine, tant de peine

malgré mes efforts, je n’ai pu profiter

de cet amour

de cette vie

de ce monde

Son désespoir est sans posture. Compressé dans ses yeux, il éclate par son chant. Le temps presse et pèse aussi sur moi. Je ne peux pas presser ma plume. Si je témoigne avec honnêteté, j’arriverai peut-être à convaincre mes amis de se transformer en lézards. Si j’en rajoute, si j’épouse une colère qui n’est pas la mienne, on émettra des doutes. On s’éloignera des faits. La vieille dame menottée deviendra un argument à étayer. On y opposera d’autres arguments, on remontera plus loin que la guerre en Syrie et le libéralisme et l’empire Ottoman. La vieille dame est déjà dans le camion. J’avance vers l’indignation à pas comptés. Je ne peux pas presser ma plume. Ibrahim est en feu. J’écris ce que je vois. Ce que je vois est suffisant. Je veux être un lézard.

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Week-end à Ben û Sen

En descendant du véhicule, les yeux ont commencé à piquer. Mon œil droit n’était plus à ça près mais le gauche, qui avait à sa charge l’examen complet de la situation, pleura d’une larme formelle : Polis Brolem. Ça explique peut-être pourquoi le taxi a refusé de nous faire payer la course. Un touriste qui va à Ben û Sen, ça n’est pas un touriste. Il y a des quartiers comme ça.

Coincé entre deux collines au pied des murailles de Diyarbakir, on y a fourré les produits de l’explosion démographique des années 20. Dans les années 70, on y a bourré les paysans qui venaient à la ville chercher du travail. Enfin, dans les années 90, lorsque l’armée turque a voulu priver le PKK de ses soutiens montagnards, ceux qui étaient restés au vert ont été balancés sur les routes et se sont installés à la hâte dans les endroits les moins convoités. Habitué à accueillir le malheur à cœur ouvert, Ben û Sen a reçu tout le monde entre ses bras câlins. La hâte avec laquelle la zone a été construite a son charme : c’est un peu n’importe quoi. Par l’anarchie de son urbanisme, ce Geçekondu (construit en une nuit) est d’une vitalité bouillonnante. Bien malin qui pourra dire où s’arrête le domicile de Seyhmus, où commence celui de Ronahi. Le petit Serat qui court après une poule est peut-être le fils de cette dernière mais il pourrait aussi être le neveu d’un cousin qui habite à 14 poules d’ici. Qu’importe, les enfants sont à tout le monde ; comme les fours à pain, les pétards et les cailloux qu’on lancera sur les vitres de l’école, le week-end venu. On a pas d’argent pour aller traîner en ville alors on reste ici, on s’occupe avec ce qu’on a sous les mains. Des poules, des barres chocolatées… parfois, des pierres et des flics. Ça tombe bien. Les policiers du coin, loin des leurs, sont eux-mêmes en quête d’occupation. Chacun ses loisirs.

Cependant, il arrive que les règles du jeu ne soient pas respectées. Il arrive que deux chars blindés viennent à la rencontre des photographes égarés sur les hauteurs. On confisque leurs passeports, on efface les photos compromettantes et on leur demande poliment de bien vouloir marcher jusqu’au poste, c’est pour leur propre sécurité. La nuée d’enfants qui les entoure ne sont pas visés, les fusils et les bombes lacrymogènes ne sont là que pour le décorum. Mais quand un petit gars, jouant le jeu comme on le lui a appris, lance un caillou à ras de terre, le policier perd soudain son sourire de diplomate et arme son fusil. Son supérieur lui crie dessus : pas devant les français. Il aurait pu dire des milliers d’autres choses. Il ne les a pas dites. Les gamins sont repartis jouer avec les poules et les barres chocolatées, les policiers nous ont fait perdre une heure et nous ont offert un thé. Ils ne sont pas inquiets. Dans quelques jours, nous serons partis.

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Devant la prison de Baglar

Diyarbakir, Baglar, 30 Octobre 2012. « Ah vous dirais-je Maman, ce qui cause mon tourment. » La mélodie chantée par les manifestants ressemble à cette chanson française comme un policier ressemble à un autre policier. Les paroles, je ne les comprend pas mais je comprends les regards de ceux qui les font vivre. Aujourd’hui, ils sont plusieurs milliers devant la prison de Diyarbakir ; pourtant, le lieu du rendez-vous n’était pas clair et les canons à eau se chargeaient de rendre le rassemblement difficile. La situation n’est pas nouvelle et chaque camp récite sa leçon. Chaque barrage appelle sa volée de pierres ; chaque pierre, sa punition. Bien sûr, la bagarre est inégale. La pierre lancée sur le blindage d’un char prévu pour résister aux balles ne menace pas la république de Turquie. Mais 28 années de conflit nous contemplent. 28 années et 49 jours. L’étalement du problème dans le temps déforme tout. Ça n’est pas une pierre, c’est le symbole de toute les pierres lancées depuis 84. Celui qui la jette n’est pas un adolescent, il est son frère en prison et son père mort en guérilla. Plus éloigné des racines, il remplit son rôle sans en connaître la fonction. Aux balcons, les tout petits regardent leurs aînés s’enfuir dans les rues étroites en suçant le coin d’une serviette qui tente de sécher entre la fumée noire d’un pneu et la fumée blanche d’une bombe lacrymogène. Les yeux commencent à piquer et la grande sœur les fait rentrer dans la cuisine. Déjà, ils apprennent la grammaire du conflit. Au milieu des chars et des policiers en armes, on peut voir une fille revenant de l’école, une charrette livrant du bois, des promeneurs. Avec le temps, on apprend à profiter de la paix cachée entre deux balles. Aujourd’hui, ça n’est qu’un peu la guerre. Pour un regard extérieur, c’est déjà beaucoup. À quelques rues de là, l’essentiel de la foule est rassemblée autour de Selahattin Demirtas, le co-président du parti kurde. Certains slogans sont beaux : ‘Détruisons toutes les cellules. Celles de l’intérieur, celles de l’extérieur.’ Et toujours cette mélodie. Ah vous dirais-je Maman. L’hélicoptère passe. Au milieu de la foule dense, on amène des bouteilles d’eau dans une brouette. Les vieilles dames offrent des bonbons. Il y a dans l’air un mélange d’espoir, d’angoisse et d’excitation. Tout le monde sait comment la journée va finir. On m’en avait d’ailleurs expliqué le déroulement le matin même et chaque détail s’est vérifié : à quel rythme les choses s’enveniment, comment se placer par rapport aux canons et aux pierres pour ne pas courir de risque, quand se mettre à courir : pas trop tôt pour ne pas faire monter la panique inutilement, pas trop tard évidemment. L’hélicoptère repasse. Tout ça est si technique. Bientôt, les discours vont s’achever et la foule va se mettre en marche. Bientôt, elle va s’étirer et les policiers vont se sentir débordés. Bientôt, il y aura un nouveau jet de pierre et une nouvelle réplique. On va courir dans les rues, s’arrêter. Repartir en arrière, attendre que la fumée se dissipe. Il n’y aura plus le temps de penser. Bientôt, les choses vont s’accélérer et il sera difficile de savoir ce qui se passe. Les rues seront bloquées et il faudra suivre cette femme qui entre dans un immeuble. Il y aura des tirs. Étaient-ce de vraies balles ? On regardera par une porte entrebâillée des policiers autour d’un jeune gars qui ne bouge plus. Ils le retourneront avec le pied. Est-ce qu’il est mort ? On devrait rester pour être sûr mais on vous tire par la manche. Il faut monter. Se cacher. Attendre. C’est technique.

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Diyarbakir – 27 Octobre

Ils ont choisi un endroit qui résonne. Les immeubles de la rue Sanat, dans le quartier rénové d’Ofis donnent aux chants des manifestants l’écho qui leur manque. Ils sont environ 300, assis sur des morceaux de carton et les couvertures de journaux qui, hier, relataient des promesses qui n’ont pas été tenues. Dans les prisons Turques, 680 prisonniers Kurdes entament leur 46ème jour de grève de la faim. Leurs revendications ne sont pas nouvelles : le droit de se défendre dans leur langue maternelle devant les juges, de meilleures conditions de détention pour Abdulah Ocalan, leur leader historique. Pour le reste, on verra après. Leurs cellules et leur détermination sont désormais hors d’atteinte de leurs amis de Diyarbakir. Ils iront jusqu’au bout et tout le monde l’a compris. Il est midi et malgré le rassemblement, l’ambiance est feutrée. Les chants sont doux et les slogans s’espacent suffisamment pour laisser la place au silence. Un digne recueillement en réponse à l’important déploiement policier qui ne trouvera pas ici de quoi flouter la frontière entre les mots résistance et terrorisme. Un touriste Français qui ne comprend pas la langue pourra tout de même déchiffrer le mot ‘diyalogue’ sur les panneaux de revendications. Pourtant, les motifs d’indignation sont toujours aussi nombreux et chaque jour peut être celui de la mauvaise nouvelle. L’angoisse des regards en témoigne. Les enfants prennent le rassemblement pour un jeu et l’explosion des pétards qui servent à célébrer l’Aïd sont vite confisqués par les parents. Avec les années, on apprend que l’histoire ne finit pas toujours bien, que le voisin n’a pas toujours pitié, que la matraque du policier ne sert pas qu’en cas de débordements. Cependant, le ciel n’est jamais complètement bouché et la parole du peuple Kurde se doit de rester audible. Quitte à ne chanter qu’une minute sur deux. Quitte à remplacer le mégaphone par des parois d’immeubles lavés par la pluie. Quitte à ce que l’on entende pas tout. Un petit peu, c’est déjà un début.

Source: Elie Guillou, chanteur publice

Photo: Gaël Le Ny



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